Le collectif Bonus participe de façon active à la sensibilisation des publics au travail de création des artistes et à la diversité des démarches artistiques dans le domaine des arts visuels. Il s’agit de favoriser le dialogue, d’encourager la curiosité, l’expérimentation et d’ouvrir des pistes de réflexion.

Nous accueillons et organisons régulièrement des temps privilégiés de rencontre entre artistes et publics, des visites d’ateliers, des conférences, des ateliers de pratiques artistiques avec des scolaires, des centres de loisirs…

Médiation

18.12.21 — 15.01.22

Atelier 8, l'Îlot des Îles Nantes

organisé par Le Collectif Bonus

Texte critique de Frédéric Emprou sur l’exposition « Chapitre III ZOMBI » de Wilfried Nail

Si la pratique de Wilfried Nail se partage entre différents médiums tels que la sculpture, les installations vidéos, le dessin, la photographie ou la performance, ses œuvres ont pour habitude de questionner les notions de territoire et d’histoire, tout comme celles d’empreinte et de trace, de matière et de mémoriel. (…)

Si la pratique de Wilfried Nail se partage entre différents médiums tels que la sculpture, les installations vidéos, le dessin, la photographie ou la performance, ses œuvres ont pour habitude de
questionner les notions de territoire et d’histoire, tout comme celles d’empreinte et de trace, de matière et de mémoriel.
Lieux de transferts ou de déplacements entre des objets et un répertoire plastique, environnements géologiques, sites culturels et autres contextes socio-historiques, les pièces de Wilfried Nail amalgament souvent le paysager, les rites et l’idée de vestiges, les images de no man’s land urbains et de zones abandonnées et désertiques, le rebut et l’élément minéral. A la croisée entre art pauvre, formes brutes et minimales, réminiscences fossiles ou sédiments, noir et blanc de la pellicule ou du graphite, les productions de l’artiste mixent cendres et plâtre, béton et bois carbonisés, et participent d’une vaste mise en réseau aux dimensions organiques et impressionnistes.
A la manière de présences ou de fantômes, fruit de collectes ou de captations, de voyages et pérégrinations, le travail de l’artiste nantais tient tout autant d’une écriture du sensible et de l’atmosphérique comme d’une fabrique généralisée.

Après Soleil noir et Rituel et plaisir, présentés successivement à Madrid et Nantes, l’exposition de Wilfried Nail pour Bonus s’inscrit dans la continuité de son projet initié à la Casa Velasquez en 2018 mixant lecture et installations, intitulé Rester dans le trouble. Emprunté au titre du fameux écrit de Donna Haraway, Staying with trouble,1 ce cycle se développe à la façon du working in progress, prend sa source et s’orchestre à partir d’une fiction écrite par l’artiste qui réactualise le mythe de Don Quichotte, sur fond d’un monde dystopique. Re visitation et réappropriation du mythe de l’anti-héros, après Cervantès et Kathy Acker, double et figure de l’artiste plasticien et de ses conditions, le texte de Wilfried Nail propose un regard sur le monde contemporain à la façon de la fable déviante et déraillante.
Allégorie de la société économique du début du XXIème siècle, de son ère impériale et globalisée, et de ses féodalités, les aventures de ce nouveau picaresque constituent autant de variation sur les genres, satire et parodie punk, mêlant l’épique et l’onirisme, au travers de personnages chimériques. Comme écho au texte de la philosophe américaine, et à sa poétique et politique du vivant, Wilfried Nail prend le parti pris d’un récit composite et fragmenté, aux textures et temporalités hétérogènes, qui encapsule display de monstration et performance. Clin d’oeil, illustration et problématisation de la ramification d’histoires et de temps pluriels, d’une conscience hybride et tramée des éléments et de l’humain, de la biologie et de l’anthropocène, l’artiste s’inspire de ces références tel un fil rouge.

A Bonus, à la façon d’une troisième séquence, Chapitre 3 Zombi convie le visiteur dans un espace interlope et frontière, où les mondes invisibles, l’énigme et les signes prennent des naturalités et des états selon différents lieux du globe et du temps. Ecosystème aux sources et symboliques cosmopolites, l’exposition compile différentes matérialités, entre volumes, clichés et formes dessinées, et présenterait l’univers de la chamane Aïa, personnage directement issu du Don Quichotte de l’artiste.
Endroit de passage entre les vivants et les morts, de transformation ou de métamorphose à l’image du four chamanique présenté, Chapitre 3 Zombi s’envisage entre réel et mythologie, focale documentaire et artefact, le cabinet de curiosité et la muséographie.
Entre des sculptures totémiques, cailloux déchets d’anciennes sculptures, les captations de symboles et hiéroglyphes indiens du Nouveau-Mexique, des dessins de cendres humaines préhistoriques provenant de Tunisie appelés Ramadia et les silhouettes de tombes colorées et sans corps photographiées en Mauritanie, Wilfried Nail dresse un panorama hanté et immersif.

En regard d’une actualité théorique et des textes d’Isabelle Stengers ou de Vinciane Despret, et jouant sur la confusion des réalités et des fictions, Wilfried Nail interpelle les contextes de l’art par glissements, et interroge les rituels et une certaine pensée du corps, du sacré, des cosmogonies et du païen. A l’instar de la performance du collectif Machoire, duo formé avec Benoît Travers, et dans ce jeu entre un décor et des accessoires, la scénographie et le white cube d’une exposition, Rester dans le trouble et Chapitre 3 Zombi s’appréhendent comme les esquisse et les prémices d’un possible et futur opéra en devenir.

 

1« Ainsi staying with the trouble est pour moi une formule qui affirme cette évidence : nous héritons de tellement d’histoires que nous avons à apprendre à vivre avec, nous sommes façonnés par elles. » *

* Habiter le trouble avec Donna Haraway, éditions Dehors, 2019, (Le rire de Méduse. Entretien avec Donna Haraway, par Florence Caeymaex, Vinciane Despret et Julien Pieron)

 

Frédéric Emprou

Médiation

08.04.22

Atelier 8, l'Îlot des Îles Nantes

organisé par Le Collectif Bonus

Texte critique de Clothilde Morette sur l’exposition « Ainsi c’est ainsi même les feuilles meurent aussi et ici » de Camille Tsvetoukhine

Entre le 4 janvier et le 14 février 2022, période qui correspond à la résidence de Camille Tsvetoukhine à Nantes au sein du Collectif Bonus, l’artiste a occupé un appartement proche du quartier Saint Félix. Pour ceux qui l’ignorent (ce qui fût mon cas jusqu’à récemment), le cimetière de la (…)

Entre le 4 janvier et le 14 février 2022, période qui correspond à la résidence de Camille Tsvetoukhine à Nantes au sein du Collectif Bonus, l’artiste a occupé un appartement proche du quartier Saint Félix. Pour ceux qui l’ignorent (ce qui fût mon cas jusqu’à récemment), le cimetière de la Miséricorde, surnommé « Le Père Lachaise nantais », se situe dans le même secteur. Presque chaque jour, Camille s’y est rendue et elle a collecté des plantes, d’espèces et de formes variées. J’ignore si, lors de ses promenades, elle avait déjà en tête d’associer ces végétaux à son travail plastique ; si c’est en ramassant les branchages, les feuilles, les mousses et le lichen qui recouvraient les sépultures, qu’elle a commencé à matérialiser dans son esprit les œuvres qu’elle allait produire durant son séjour nantais. La raison pour laquelle j’émets cette hypothèse est liée à la composition de ces toiles qui s’articule largement autour de ces éléments naturels – à la fois réel (branches et feuilles fixées aux tableaux) et simulés (par le dessin de l’artiste). C’est par cette brèche, par l’ambiguïté entre l’objet physique et sa représentation, que Camille Tsvetoukhine parvient à créer un lien d’incertitude entre l’approche visuelle et sa perspective intellectuelle.

L’artiste poursuit ici ses expérimentations sur l’espace pictural, où peut coexister « en un seul lieu réel plusieurs espaces qui sont en eux-mêmes incompatible ». Dans cette série d’œuvres, c’est par l’utilisation de la technique du trompe-l’œil qu’elle parvient à entrelacer des récits de nature disparate. Si les sujets de ses toiles font partie du répertoire classique de la peinture – paysage et nature morte – c’est pour mieux déjouer les présupposés que nous accolons à ces deux genres. Chacun de ses tableaux nous enjoint à aller au-delà des apparences, au-delà de la familiarité et de la simplicité des objets représentés.
Si, dans un premier temps notre œil nous rassure (on reconnaît aisément les objets présents dans l’image), le simulacre se délite rapidement face aux espaces représentés. Soudainement, les proportions de cette alcôve ouverte sur un ciel orageux nous paraissent étranges au regard des immenses fleurs qui l’encadrent. Ce paysage champêtre, dans lequel un chien se promène, devient anxiogène tant l’espace paraît se refermer autour de lui. Et que dire de ces arbres alignés dans cette forêt aux contours chancelants et impalpables ?
Chacun de ses tableaux, nous rappelle le sens originel des Natures mortes, à savoir la mise en place d’un système de correspondance entre les images et les mots, entre les objets et leurs symboliques. Ce système d’analogie évoque « Les Mots et les Images » de René Magritte, qui préférait jouer sur le sens de ses images plutôt que sur l’inconscient, pour parvenir à créer des significations nouvelles.
Ce synchronisme est également la base de l’ésotérisme. Dans les peintures de Camille, l’entremêlent d’espèces (végétal, humaine, animal) et de matières (bois, velours, satin) sont mises en scène à la manière de rituels. Rituels incontestablement païen ici, même si l’artiste s’appuie en partie sur la symbolique religieuse qu’elle s’amuse à renverser. Ainsi, la Vierge de Guadaloupe est devenue une femme-plante, rappelant les êtres hybrides de l’artiste Toyen ; les drapés et voiles, utilisés dans la liturgie catholique, servent ici d’éléments de mise en scène.
Ce dialogue entre le profane et le sacré, le prosaïque et le spirituel, est mis en tension permanente dans l’œuvre de Camille Tsvetoukhine et c’est sans doute dans ce désir de parler non pas de « la réalité » mais de « ses réalités » que son travail se construit. On y devine un intérêt pour les vacillements, ces moments où les certitudes se fissurent et que nous comprenons, comme n’a cessé de le répéter dans ses romans Philip K. Dick, que la réalité n’est qu’une illusion. Dans ces mondes déréglés que sont les toiles de Camille, il se dessine en creux une envie, celle d’en faire des espaces d’exploration. Chacune de ses toiles, devient alors un sacrement par lequel l’artiste appelle de ses vœux de nouveaux récits qui, par la magie du regard, rejailli sur le monde environnant.

L’artiste Derek Jarman a écrit au sujet de son incroyable jardin situé à Dungeness, en Angleterre : « Au départ, les gens ont cru que je construisais un jardin qui aurait des propriétés magiques (…) Il y avait déjà de la magie (… ) Un jardin est une chasse aux trésors. ». Je termine ce texte en émettant une seconde hypothèse, celle que les peintures de Camille Tsvetoukhine sont pour elle ce jardin.

 

Clothilde Morette

Médiation

21.01.22

Atelier 8, l'Îlot des Îles Nantes

organisé par Le Collectif Bonus

Texte critique de Olivier Delavallade sur l’exposition « Construire un feu //Arroser les plantes» de Julie Bonnaud & Fabien Leplae

Semper Virens 1 Une hybridation picturale à feuillage persistant Construire un feu//Arroser les plantes2 : il faut lire dans ce titre un précieux indice quant à la nature de l’activité et des préoccupations qui animent Julie Bonnaud et Fabien Leplae. Au-delà de l’allusion à deux grands temps du développement de l’espèce (…)

Semper Virens 1
Une hybridation picturale à feuillage persistant

Construire un feu//Arroser les plantes2 : il faut lire dans ce titre un précieux indice quant à la nature de l’activité et des préoccupations qui animent Julie Bonnaud et Fabien Leplae. Au-delà de l’allusion à deux grands temps du développement de l’espèce humaine – celui des chasseurs-cueilleurs nomades et celui des populations sédentarisées d’éleveurs-cultivateurs lors de la révolution néolithique – ce qui apparaît à nos yeux dans le choix de ces mots, c’est l’importance du soin que ces artistes apportent à la mise en œuvre d’un dispositif de travail et à l’organisation d’une pratique d’atelier singulière, à la fois proche du foyer et du jardin, les accueillant volontiers, se transportant aussi parfois dans l’espace même de monstration – à l’instar de la présente exposition – ou encore entretenant avec ce dernier – comme ils l’avaient fait au Domaine de Kerguéhennec à l’été 2020 – une relation à distance par le truchement de ce l’on pourrait nommer des reportages, au sens premier du terme.

Rassembler la pratique artistique et les occupations de la vie quotidienne au sein d’une même expérience, ou tout au moins tisser de nombreux liens entre elles, telle serait leur ambition ; la pratique à deux3 et la vie commune se consolidant l’une l’autre. Ce qui pourrait paraître anecdotique ne l’est nullement : travailler ensemble, travailler en couple, entretenir un foyer de création, est fortement révélateur des pratiques qui se font jour, plus collaboratives. Pour autant, le soin apporté à la réalisation des œuvres n’en demeure pas moins grand. Il s’agirait plutôt d’une extension du domaine de la création : non pas une banalisation de l’art par le quotidien mais une édification du quotidien dans une pratique artistique ; le même soin étant apporté à chaque chose : cultiver son jardin (je les ai vus à l’œuvre lorsqu’ils étaient en résidence à Kerguéhennec durant le premier confinement), dessiner, cuisiner, concevoir une exposition…

Nous connaissons la célèbre formule de Robert Filliou: « L’art est ce qui rend la vie plus intéressante que l’art ». Mais cette pensée suppose encore une séparation entre l’art et la vie. Or, dans le cas présent, la formule devient obsolète car cette séparation se dilue dans la pratique commune. On pourrait nous opposer que, selon ce régime, l’art finit par se banaliser. Il n’en est rien. Il n’est qu’à regarder la qualité – voire la virtuosité – des dessins au fusain et à la pierre noire issus de ce long processus. Car si le dessin est en effet assisté par ordinateur, l’ordinateur est contrôlé – voire contrarié – par les artistes qui ne cessent de veiller à la croissance patiente et simultanée, avec un léger différé, des végétaux et des dessins.

Arrêtons-nous pour finir sur la nature de ces plantations : ce sont des plantes sauvages qui ne le sont plus tout à fait. Non seulement elles ont fait l’objet d’une transplantation mais cette opération de domestication s’est faite dans une surabondance d’artificialité : éclairages, nutriments, alimentation en eau, construction de serres-chevalets à la fois vitrines et cimaises… Le sentiment qui se dégage de cet étrange laboratoire peut dérouter les visiteurs, troublés, non par la confusion, mais par un mélange des genres dont ils sont peu coutumiers. Ce mélange, les deux artistes le cultivent avec le plus grand soin : ils équilibrent des rapports, entre nature et culture, homme et machine, intérieur et extérieur, croissance et retenue… Ainsi, leur pratique, rhizomatique, nous donne-t-elle à voir une sorte de modélisation de la complexité même de nos sociétés modernes en même temps qu’une manière de s’inscrire dans le monde.

Un dernier point vaut d’être souligné : la question du nomadisme. En effet, les mobiliers reviennent au sein des ateliers Bonus, précisément deux années après y avoir été conçus4, cette fois-ci pour une exposition publique et après avoir fait de nombreux tours et détours et s’être enrichis de multiples confrontations avec des lieux, regards, pratiques… Des modules augmentés d’une matière vivante active, où la notion de croissance, ou plus précisément d’excroissance, s’incarne avec vigueur, sont disposés en regard des œuvres picturales sans que l’on puisse distinguer, à la fin, qui est à l’origine de quoi. Ce faisant, nous ressortons de cette expérience fortement revigorés, à la fois rassurés et confiants.

Olivier Delavallade, janvier 2022

Post scriptum : lors de nos derniers échanges, Julie et Fabien m’ont annoncé leur installation prochaine dans un lieu où leurs différentes pratiques, artistiques et culturales, pourraient encore davantage s’articuler voire s’intriquer. J’ai l’intuition que cette approfondissement d’une expérience déjà amplement engagée aura de profondes répercussions tant sur ces pratiques que sur les productions qui en résultent et sur la manière dont ce processus complexe de production pourra être transmis. Il nous faudra suivre cette nouvelle étape avec la plus grande attention car le chemin qu’ils ont ouvert est loin de se refermer.

1. Expression latine signifiant « toujours verdoyant » et désignant, en botanique, des plantes à feuillages persistants ;
2. Construire un feu //Arroser les plantes est le nom générique donné au développement depuis trois ans d’une production consistant à hybrider pratique du dessin, installation, édition et jardinage dans une logique de l’entre-deux pour reprendre les propres mots des artistes ;
3. Julie Bonnaud et Fabien Leplae travaillent en duo depuis 2015 ;
4. Les artistes ont été accueillis par le collectif Bonus en résidence de création du 17 janvier au 28 février 2020.

 

Olivier Delavallade a dirigé le Domaine de Kerguéhennec de 2011 à 2021, Le Ring, artothèque de Nantes, de 2004 à 2007, et assuré la direction artistique de L’art dans les chapelles de 1997 à 2011. Commissaire indépendant, il se consacre désormais à des activités de conseil, de formation et d’écriture.

Médiation

18.11.21

Atelier 8, l'Îlot des Îles Nantes

organisé par Le Collectif Bonus

Texte critique de Cynthia Gonzalez Bréart sur l’exposition « Les Arbres Clepsydres» d’Igor Porte

Arbres clepsydres Un arbre a besoin de temps pour se développer, énormément de temps. Car l’arbre appartient à un règne qui est ancré dans une autre frise chronologique que nous, les êtres humains. Un arbre se déploie tout en lenteur, il prend racine et se développe à travers des siècles, (…)

Arbres clepsydres

Un arbre a besoin de temps pour se développer, énormément de temps. Car l’arbre appartient à un règne qui est ancré dans une autre frise chronologique que nous, les êtres humains. Un arbre se déploie tout en lenteur, il prend racine et se développe à travers des siècles, voire des millénaires s’il en a l’opportunité. L’arbre le plus ancien identifié a près de 9500 ans. Il en aura vu des choses, cet arbre-témoin.

Les arbres clepsydres d’Igor Porte ne sont pas, certes, des arbres comme nous pourrions en trouver dans une forêt ou un champ, en bord de mer ou dans une friche. Mais ces arbres nous font sentir, et entendre, ce temps dont nous avons besoin tous, finalement, pour arriver à grandir et nous épanouir. L’eau qui goutte du haut des branches, noire comme de l’encre une fois échappée des coupelles, dessine une calligraphie de sons dans l’espace ; ces sons brefs, aqueux et saccadés invitent le spectateur à entrer dans le paysage sonore pour y faire un tour.

En se promenant selon un itinéraire aléatoire parmi les arbres de cette forêt construite, le spectateur est invité à s’immerger dans un environnement qui se transforme et évolue sans arrêt. L’interaction entre l’eau et les objets en métal et bois recevant l’eau et posés sur les archipels- plateformes (certains objets sont plus marqués par le temps et l’histoire que d’autres), se crée grâce à la pesanteur de l’eau. Le niveau du réservoir change au fur et à mesure que l’eau s’en échappe et prend une autre forme, ailleurs. La polyrythmie offerte par les gouttes d’eau qui frappent ces instruments de fortune crée une ambiance de calme et d’apesanteur ; le temps est ralenti, étendu, dilaté. De cette manière, le temps s’ouvre à nous et devient comme de la matière.

Les arbres clepsydres n’ont pas de racines car ils s’inscrivent dans l’éphémère. Ils nous rappellent que le temps est une des notions dont nous avons grand besoin dans la vie et qui a pourtant tendance à filer et nous échapper. Cependant, se donner le temps pour ouvrir un autre type d’espace mental, c’est aussi résister à la domination, comme le souligne Cynthia Fleury, lorsqu’elle décrit la création comme un acte temporel, profondément libérateur « Choisir l’œuvre c’est toujours choisir l’Ouvert… L’œuvre crée l’air, l’ouverture, la fenêtre1… » Un peu de légèreté pour débroussailler le chemin, pour faire de la place et laisser venir autre chose.

Avec une volonté d’étirer le temps pour créer de la place à la réflexion, Igor Porte invite le spectateur à se plonger dans une poétique pluviale, une zone liminale – qui n’est pas sans rappeler le film monumental de Tarkovsky, Stalker (1979) – quelque part entre la sculpture et l’installation sonore. L’écosystème que nous propose l’artiste potentialise la présence du spectateur en démultipliant les combinations sonores selon les déplacements de tout·e un·e chacun·e. La topographie variable et les perspectives qui s’ouvrent pendant cette promenade sont tout aussi variées. Si ces arbres ont besoin de l’écoute et de la présence pour porter leurs fruits, c’est aussi parce que nous avons besoin d’entendre et d’accompagner pour rester présents dans la vie de tous les jours.

Cynthia Gonzalez-Bréart

Médiation

04.03.22

Atelier 8, l'Îlot des Îles Nantes

organisé par Le Collectif Bonus

Texte critique de Cynthia Gonzalez Bréart sur l’exposition « Là» de Laurence Landois

Après sol, là Dans une œuvre récente de Laurence Landois, O-zone, le terrain en dessous est en ruine. Les origines fragmentées de cette surface fleurie ont une histoire que nous ne devinons pas immédiatement mais dont on peut néanmoins percevoir la présence. Une partie de cette histoire remonte à plus (…)

Après sol, là

Dans une œuvre récente de Laurence Landois, O-zone, le terrain en dessous est en ruine. Les origines fragmentées de cette surface fleurie ont une histoire que nous ne devinons pas immédiatement mais dont on peut néanmoins percevoir la présence. Une partie de cette histoire remonte à plus de 70 ans, à un moment où, dans une rue de Montparnasse, un artiste arrache sa première affiche publicitaire d’un mur, déclenchant ainsi un enchaînement d’événements qui se traduit par la formation du groupe des Affichistes. Le reste de cette histoire nous est plus aisément accessible ; elle se situe quelque part dans les rues de Nantes. Si vous regardez de plus près, vous verrez par exemple le numéro de la ligne de bus de votre quartier…

La rue, un théâtre de l’ordinaire ; de futilités, de drames, d’événements et de non événements en tout genre. C’est ce tissu de la vie quotidienne que l’artiste illustre grâce à l’utilisation d’une multitude de couleurs, d’autocollants, de fragments de papiers – emballages de chewing-gum, horaires de bus, tickets de métro, bientôt relégués dans la corbeille de notre société digitalisée – ainsi que par l’utilisation d’une trame omniprésente. Naviguer dans le langage visuel de Laurence Landois, c’est s’embarquer dans un périple sans but et un peu stupéfiant, à la manière d’une dérive. La topographie de ces paysages urbains est inégale, le terrain parfois instable. Partout où nous regardons, se trouve plus de verticalité, de profondeur, une profusion de détails, jusqu’à déborder hors du cadre, nous rappelant qu’une ville se contient difficilement.

En remontant dans le temps, plus loin que lorsque nous parcourions le 14e arrondissement avec les Nouveau Réalistes, si nous sautons dans la matrice à multiples points, plans et axes que nous offre une trame, nous pouvons revenir jusqu’au Moyen Âge tardif, lorsque ces structures ont commencé à faire leur apparition dans les pages des manuscrits religieux. La trame avait alors une connotation religieuse, renvoyant à celui ou celle qui la contemplait une vision d’un Au-delà loin des réalités de ce monde. Revenant vers le présent, nous glanons au passage des aperçus de Piet Mondrian, peut-être une touche de l’artiste et spiritualiste suédoise Hilma af Klint ainsi que Sol LeWitt.

Levons le regard, là : une fenêtre. Peut-être même pourrions-nous y jeter un œil… il n’y a bien qu’un motif de dentelle qui en bloque la vue. Ces ouvertures à l’aspect de fenêtres sont en fait des modules qui servent de scène à davantage de couleur, de texture, de données, plus de ces traces inévitables de la présence humaine. Avant que ces restes ne deviennent matériaux d’assemblage, nous pouvons imaginer ce que ces fragments représentaient dans la vie d’inconnus. Instants passés dans un portefeuille ou cahier parmi d’autres objets, oublié quelque part au sol ou sur un banc par quelqu’un, volontairement ou non. Nous pouvons aussi imaginer le temps nécessaire à identifier, trier et transformer ces matériaux, les assembler et tisser une nouvelle trame.

L’acte consistant à interrompre un processus – ici de désintégration, décomposition, ou même disparition – est une action que l’artiste effectue avec entrain. C’est une façon de tenir l’inévitable à distance ; une réminiscence de la résistance tranquille et déterminée qu’a opposé cette femme, à Seattle dont la maison devait être achetée, déplacée, rasée.

La trame, qui par le passé une manière d’organiser visuellement une signification symbolique, est devenu un point de référence incontournable, de la planification de nos villes à la façon dont nous mettons en scène nos vies, sous forme de modules discrets et facilement consommables, présentés rationnellement sur un écran : ordonné, propre, idéal – tout ce que n’est pas la réalité. Avec Là, Laurence Landois nous présente un miroir en suggérant d’aller voir au delà de la surface du visible et de ce qui est décoratif et opaque à la fois. Alors que nous flottons sur le courant d’une dérive digitale et en admirant le paysage, nous pouvons nous demander si notre radeau tiendra le coup à travers le temps et les territoires inexplorés.

 

Cynthia Gonzalez-Bréart

Médiation

31.03.22

Atelier 8, l'Îlot des Îles

organisé par Le Collectif Bonus

Texte critique de Mathilde Garcia-Sanz sur l’exposition « Bord à Bord» de Xavi Ambroise

Sur le seuil de Bord à bord, l’exposition personnelle de Xavi Ambroise à l’Atelier 8, l’oeil est d’emblée attiré par la couleur rouge d’une petite photographie. Son pendant, quoique plus grand et d’un rouge légèrement différent (plus orange), se trouve de l’autre côté de la pièce (sur l’autre bord), et (…)

Sur le seuil de Bord à bord, l’exposition personnelle de Xavi Ambroise à l’Atelier 8, l’oeil est d’emblée attiré par la couleur rouge d’une petite photographie. Son pendant, quoique plus grand et d’un rouge légèrement différent (plus orange), se trouve de l’autre côté de la pièce (sur l’autre bord), et précise ce que nous voyons : des taches. Traces photographiques de manipulations au cours desquelles l’artiste plonge des morceaux de gélatine teintée dans des aquariums, ces masses colorées, sans « bords », troublent l’entendement dès lors que nous les observons avec minutie et parvenons à ce constat : tout est net mais c’est flou (et conjointement, tout est flou mais c’est net). Nets et flous à la fois, ces oxymores visuels, rendus possibles par l’utilisation d’une chambre photographique dont la technicité permet de régler rigoureusement le point de netteté, ébranlent la tendance éculée des « flous artistiques » (obtenus notamment grâce à l’ajout de filtres à base de gélatine). Photographier de la gélatine c’est aussi photographier la matière même de la photographie argentique, en tant qu’elle est issue d’un procédé gélatino-argentique selon lequel une suspension d’halogénures d’argent dans de la gélatine est appliquée sur un film, permettant ainsi d’y fixer une image lors de l’exposition.

Chacune des deux photographies semble figer une temporalité de la déliquescence de la matière, un passage d’un état à un autre qui se fait au sein de l’espace d’exposition en parcourant une installation sculpturale intitulée Dérive. Quatre barres d’acier arquées, évoquant des parenthèses, conduisent le regard d’une photographie à l’autre. De même que pour ces dernières, un temps d’observation est nécessaire avant d’apercevoir les fils de nylon couverts de gouttelettes de silicone qui y sont attachés, créant de fait une limite, ténue mais infranchissable (une bordure). Dans la pratique du texte, le propre des parenthèses est d’introduire dans le corps d’une phrase un élément grammatical autonome (mot, proposition, phrase) qui en précise le sens ou introduit une digression. Alors, si ces parenthèses humides viennent préciser le sens de cet ensemble, nous pouvons y lire le motif qui a guidé l’artiste dans la création de cette exposition : une dérive.

Affecté par la dérive industrielle vis à vis du bien-être animal et notamment des poissons, Xavi Ambroise a récemment effectué une mission auprès d’une ONG vouée à la protection des écosystèmes marins (l’opération « Dolphin Bycatch » ayant pour but de révéler les menaces de la pêche industrielle sur la survie des cétacés dans le Golfe de Gascogne), une expérience qui a par la suite infusé son travail artistique et les œuvres visibles dans cette exposition. Ces parenthèses nous placent donc au cœur d’un filet de pêche (communément nommés « filets de dérives ») et chaque élément de l’installation et des photographies acquiert une symbolique funèbre. La multitude de gouttelettes figure alors une pluie glaçante, et résonne avec le nombre colossal de victimes de la surpêche (mille milliards de poissons pêchés par an (1 000 000 000 000)). Parce qu’elles ouvrent sur une parole à peine audible, parce qu’elles dessinent une limite à peine perceptible, les parenthèses de Xavi Ambroise ont aussi pour effet, comme en littérature, d’attirer l’attention (sur un problème souvent invisibilisé) et de créer un lien entre le narrateur (l’artiste) et le lecteur (nous). Au figuré, une parenthèse désigne une tranche de vie qui est considérée comme accessoire, ou extérieure au déroulement normal de l’existence, et celle-ci pointe en l’occurence cette dérive qu’est la surpêche (une parenthèse qu’il serait temps de refermer).

À la lumière de ce récit, la matière rouge infusant les photographies évoque non seulement la gélatine de poisson utilisée dans l’industrie photographique, mais aussi celle employée par les maquilleurs pour réaliser des blessures réalistes, et leurs tons, jusqu’ici chauds et tendres, se diluent maintenant comme le sang des dauphins dans l’eau de La baie de la honte, au Japon et ailleurs. Le titre Ocelle choisi pour ces images désigne les tâches arrondies, anomalies génétiques progressivement

devenues moyens d’intimidation ou de défense, sur la peau, les ailes ou les plumes de divers animaux, et notamment de certains poissons (par exemple, l’ocelle noir du « poisson-papillon à larme »). L’émotion aussi colore les corps, et s’il est parfois « rouge de colère » face aux dérives écocides et anthropocentrées du monde contemporain, Xavi Ambroise le confie sans agressivité, distillant avec subtilité les indices nous permettant de faire lien entre son récit et le réel à travers ses titres et ses choix plastiques.

Ainsi dénuées d’explications catégoriques, les œuvres sont ouvertes à la polysémie et n’interdisent pas les interprétations de tous bords. Certains verront un questionnement sur les ressources en eau, sous une pluie qui ne coule pas, cernés par deux soleils arides, et d’autres, prisonniers des fanons d’une baleine, dériveront dans un océan où s’étendent des bancs de krill rouge-oranges. Tous auront, d’un Ocelle à l’autre, pratiqué une gymnastique cérébrale dans cette quête de sens, constatant peut-être que le cerveau est ce qu’il est : une matière gélatineuse capable d’opérer une infinité de connections. C’est ce que démontrent brillamment ces vers d’Emily Dickinson ayant accompagné l’artiste durant son processus de création : « Le cerveau est plus profond que la mer – Car, tenez-les, bleu contre bleu – L’un absorbera l’autre – Comme les éponges, l’eau, des seaux ». Dans sa complexité stupéfiante, dans ses calculs combinatoires infinis et dans son aptitude illimitée à imaginer des mondes réels et des mondes fictifs, le cerveau est assurément plus profond que la mer. Ce poème en est la preuve, ne serait-ce que pour comprendre la comparaison qui figure dans chaque vers, le cerveau du lecteur doit absorber la mer et la voir sur la même échelle que le cerveau lui-même. Ainsi fonctionnent les œuvres de cette exposition, au travers d’une multitude d’hypothèses et de rapports, situant le travail de Xavi Ambroise à la lisière ou au bord d’un art narratif qui parle à la fois d’histoires et de formes.

Mathilde Garcia-Sanz

MédiationWorkshop/atelier

07.02.22

Accueil de loisirs Félix Thomas - Accoord 39 rue Félix Thomas 44000 Nantes

Enfants organisé par Le Collectif Bonus

Atelier pédagogique et artistique avec Cendrine Robelin

Ce projet d’expérimentation de pratique artistique s’est inspiré du Carnaval sauvage organisé depuis 2012 à Bruxelles. Ce défilé poétique fête la fin de l’hiver mais a également pour but de partir à l’assaut de la gentrification. Il vise à développer des figures d’altérité dans des moments de transe collective au (…)

Ce projet d’expérimentation de pratique artistique s’est inspiré du Carnaval sauvage organisé depuis 2012 à Bruxelles. Ce défilé poétique fête la fin de l’hiver mais a également pour but de partir à l’assaut de la gentrification. Il vise à développer des figures d’altérité dans des moments de transe collective au sein des quartiers populaires de la ville.

Cendrine Robelin a insufflé lors de son atelier avec les enfants de l’Accoord ce fonctionnement horizontal, sans chef, au royaume de l’inventivité. Elle en a appelé à l’animal sauvage qui sommeillait chez les enfants participants, qui ont inventé à partir de matériaux de récupération leurs costumes fantasmagoriques. L’atelier s’est achevé par une fête et une déambulation poétique au sein du quartier Saint-Félix à Nantes.

MédiationWorkshop/atelier

14.02.22

Accueil de loisirs Félix Thomas - Accoord Nantes

Enfants organisé par Le Collectif Bonus encadré par le Collectif Bonus et le centre de loisir Accoord

Atelier pédagogique et artistique avec Bettina Saroyan

Retour en image sur les créations des enfants de l’accueil de loisirs Accoord Félix Thomas, suite à l’atelier artistique et pédagogique mené par Bettina Saroyan. Les enfants ont pendant deux jours appris les points basiques du tissage avec l’artiste. Ils ont pu entrevoir la technique du tissage en explorant une (…)

Retour en image sur les créations des enfants de l’accueil de loisirs Accoord Félix Thomas, suite à l’atelier artistique et pédagogique mené par Bettina Saroyan.

Les enfants ont pendant deux jours appris les points basiques du tissage avec l’artiste. Ils ont pu entrevoir la technique du tissage en explorant une multitude de possibilités. Aucun thème n’a été imposé, les enfants se sont « exprimés librement et textilement ». Leur base de travail était composée de matériaux recyclés mis à dispositions ou ramenés de la maison.

Il est possible de tisser avec toutes sortes de matériaux souples : anciens vêtements, couvertures, torchons, sacs plastique, tuyaux flexibles, papiers… Les enfants sont aujourd’hui sensibilisés au recyclage et à la récupération. Cet atelier leur fera découvrir une autre manière de réutiliser du vieux tissu plutôt que de le jeter.

Photographies : Bettina Saroyan

 

Médiation

08.12.21

Ecole élémentaire la Beaujoire 10 Av. de la Gare de Saint-Joseph

Enfants organisé par Le Collectif Bonus encadré par Ecole élémentaire la Beaujoire

Ateliers de pratique artistique avec Johann Bertrand Dhy

Retour en image sur l’atelier « mes pensées géométriques » réalisé en cette fin d’année par Johann Bertrand Dhy avec les élèves de l’école élémentaire de la Beaujoire. Ce temps de découverte artistique et cet atelier portaient sur la découverte d’un langage abstrait, l’élaboration d’un système de codification des idées, ce par (…)

Retour en image sur l’atelier « mes pensées géométriques » réalisé en cette fin d’année par Johann Bertrand Dhy avec les élèves de l’école élémentaire de la Beaujoire.

Ce temps de découverte artistique et cet atelier portaient sur la découverte d’un langage abstrait, l’élaboration d’un système de codification des idées, ce par des formes simples. Le projet continuera avec les élèves début 2022.

Ces ateliers pédagogiques sont réalisés dans le cadre des EAC Ville de Nantes.